Il existe des personnes qui traversent l’existence avec le sentiment tenace de ne jamais trouver le mot juste pour décrire ce qu’elles ressentent. Face à la question « comment te sens-tu ? », elles restent muettes, répondent par des faits ou par un « ça va » qui ferme la porte. Ce n’est ni de la froideur ni de la mauvaise volonté : c’est souvent la marque de l’alexithymie, cette difficulté durable à identifier, comprendre et exprimer ses émotions. Le terme reste méconnu, alors qu’il concernerait près d’une personne sur dix. Comprendre ce « silence des émotions », c’est se donner une chance de renouer avec soi-même et avec les autres.
Dans cet article, nous verrons ce que recouvre précisément l’alexithymie, comment elle se manifeste au quotidien, pourquoi elle touche particulièrement certains hommes, d’où elle vient et comment elle pèse sur la vie de couple. Nous partagerons aussi des pistes concrètes pour réapprendre à nommer ce que l’on ressent. Ces informations sont données à titre pédagogique et ne remplacent en aucun cas l’avis d’un professionnel de santé : si le sujet vous concerne de près, un accompagnement adapté reste la meilleure voie.
Qu’est-ce que l’alexithymie ?
Le mot alexithymie a été forgé dans les années 1970 à partir du grec ancien : le « a » privatif, « lexis » (le mot) et « thymos » (l’humeur, l’émotion). Littéralement, il désigne le « manque de mots pour exprimer les émotions ». Il ne s’agit pas d’une absence de sentiments : la personne alexithymique ressent bel et bien des émotions, parfois avec une grande intensité, mais elle peine à les reconnaître, à les distinguer les unes des autres et à les mettre en récit. Ce trait n’est pas une maladie à proprement parler, mais une manière particulière de fonctionner sur le plan émotionnel, que l’on retrouve à des degrés divers dans la population.
Les travaux de recherche estiment que l’alexithymie concernerait environ 10 % de la population générale, avec une prévalence plus élevée chez les personnes neuroatypiques. Les cliniciens la décrivent selon trois grandes dimensions, mesurées notamment par la fameuse échelle de Toronto (TAS-20), l’outil le plus utilisé dans le monde pour l’évaluer. Ces dimensions permettent de comprendre pourquoi deux personnes alexithymiques ne se ressemblent pas forcément : l’une bloquera surtout sur l’identification de ses ressentis, l’autre sur leur mise en mots, une troisième sur sa tendance à fuir le monde intérieur au profit du concret.

Voici les trois piliers habituellement décrits :
- La difficulté à identifier ses sentiments (DIF) : ne pas savoir si l’on est triste, en colère ou simplement fatigué, et confondre émotion et sensation physique.
- La difficulté à décrire ses sentiments (DDF) : ressentir quelque chose sans parvenir à le formuler aux autres, même quand on le souhaite.
- La pensée orientée vers l’extérieur (EOT) : privilégier les faits, l’action et le concret plutôt que l’exploration de son monde intérieur.
Les signes qui trahissent le silence des émotions
Reconnaître l’alexithymie n’est pas toujours simple, car elle se cache souvent derrière des attitudes que l’on interprète à tort comme de l’indifférence ou de la distance. La personne concernée ne se dérobe pas volontairement : elle ne dispose tout simplement pas du vocabulaire intérieur pour décrire ce qui l’anime. Elle peut se plaindre de douleurs physiques diffuses, de tensions ou de fatigue sans lien médical évident, car les émotions non identifiées s’expriment fréquemment par le corps. Elle a du mal à comprendre pourquoi son entourage lui reproche de manquer de chaleur, alors qu’elle a le sentiment d’être présente et impliquée à sa façon.
Au quotidien, plusieurs indices peuvent alerter, à condition de ne pas les transformer en diagnostic hâtif. Un seul de ces signes ne signifie rien ; c’est leur récurrence et leur intensité qui comptent. Le tableau ci-dessous récapitule les manifestations les plus courantes selon le domaine concerné, afin d’y voir plus clair sans tomber dans la caricature du « je ne ressens rien », qui ne correspond justement pas à la réalité de l’alexithymie.
| Domaine | Manifestations fréquentes |
|---|---|
| Émotionnel | Difficulté à nommer ses ressentis, confusion entre émotions proches, impression de « vide » intérieur |
| Corporel | Maux de tête, tensions, troubles digestifs ou fatigue sans cause médicale claire |
| Relationnel | Communication factuelle, malaise face aux confidences, reproches de froideur |
| Cognitif | Pensée tournée vers l’action, imagination et rêverie limitées, peu d’introspection |
Il est important de distinguer l’alexithymie de la simple pudeur ou d’un tempérament réservé. Une personne discrète sait généralement ce qu’elle ressent, mais choisit de ne pas le partager ; la personne alexithymique, elle, ne parvient pas à accéder clairement à son ressenti. Cette nuance change tout, car elle déplace la question du « vouloir » vers le « pouvoir ». Si vous vous reconnaissez dans ce fonctionnement, sachez qu’il ne s’agit pas d’une fatalité : l’intelligence émotionnelle se travaille, comme on muscle progressivement une capacité restée en sommeil.
Pourquoi certains hommes ne montrent pas leurs émotions
La question de l’homme qui ne montre pas ses émotions revient sans cesse dans les consultations et les conversations de couple. La recherche a proposé un concept éclairant : l’« alexithymie masculine normative », formulée par le psychologue américain Ron Levant. Selon cette approche, la socialisation traditionnelle des garçons les pousse, dès le plus jeune âge, à refouler les émotions perçues comme des signes de vulnérabilité : la peur, la tristesse, mais aussi la tendresse et l’attachement. À force d’entendre « un garçon ne pleure pas », beaucoup d’hommes finissent par perdre l’accès spontané à une partie de leur palette émotionnelle.
Cette forme d’alexithymie se distingue de l’alexithymie clinique : elle n’est pas profondément pathologique, mais elle affecte la qualité de vie des hommes concernés et de leur entourage. À mesure que les rôles familiaux évoluent et que l’on attend des pères et des partenaires une présence émotionnelle plus grande, ce décalage devient source de tensions. La bonne nouvelle, c’est que ce type de silence émotionnel, largement appris, peut aussi se désapprendre. Il ne s’agit pas de « virilité » à remettre en cause, mais d’un répertoire à élargir pour vivre des liens plus riches.
Mettre un mot sur une émotion, ce n’est pas s’affaiblir : c’est reprendre la main sur ce qui, sinon, nous gouverne en silence.

Si vous partagez la vie d’un homme au fonctionnement de ce type, quelques repères peuvent aider à décoder ce qui ne se dit pas. Notre article sur la façon dont un homme dit « je t’aime » sans le dire montre que l’affection passe souvent par les gestes plutôt que par les mots. De la même manière, comprendre comment un profil évitant exprime l’amour permet d’éviter bien des malentendus lorsque la parole émotionnelle fait défaut.
Alexithymie de trait ou d’état : d’où vient-elle ?
Les causes de l’alexithymie sont multiples et rarement uniques. Les chercheurs distinguent souvent une alexithymie « de trait », stable et ancrée dans la personnalité, d’une alexithymie « d’état », temporaire et liée à un contexte comme un choc, un deuil ou une dépression. Sur le plan biologique, certaines particularités de fonctionnement des régions cérébrales impliquées dans le traitement des émotions pourraient jouer un rôle, tout comme des facteurs génétiques. Mais l’histoire de vie compte tout autant : grandir dans un environnement où les émotions n’avaient pas de place laisse des traces durables.
De nombreuses personnes alexithymiques ont grandi dans des familles où les émotions étaient ignorées, minimisées, voire moquées, ou bien où la performance et le contrôle étaient valorisés au détriment du ressenti. Un traumatisme émotionnel, un stress prolongé ou des expériences précoces d’insécurité peuvent également contribuer à ce repli. Le cerveau, pour se protéger, apprend alors à mettre à distance des affects devenus trop encombrants. Comprendre cette origine est précieux : cela permet de remplaçer la culpabilité (« je suis quelqu’un de froid ») par une lecture plus juste et plus douce (« j’ai appris à me couper de mes émotions pour tenir »).
Quand le silence pèse sur le couple
C’est souvent dans l’intimité du couple que l’alexithymie se fait le plus sentir. Les études suggèrent que les personnes alexithymiques rapportent davantage de difficultés conjugales, une moindre satisfaction relationnelle et plus de conflits liés à la communication émotionnelle. Le scénario est presque toujours le même : un partenaire réclame plus de partage, de mots, de profondeur ; l’autre se sent alors comme convoqué à un examen oral auquel personne ne l’a jamais préparé. Il se crispe, répond par des faits, ou se renferme davantage. Chacun se sent incompris, et l’incompréhension nourrit la distance.
Ce « froid relationnel » n’est pourtant pas une preuve d’absence d’amour. Il traduit plutôt un décalage dans la manière d’exprimer l’attachement. Nommer ce fonctionnement ensemble, sans le transformer en reproche, change déjà beaucoup la donne. Si vous vous reconnaissez dans ces tensions, nos articles sur le fait de ne pas se sentir aimée par son partenaire et sur ce que cache parfois un homme colérique apportent des clés complémentaires, car colère et mutisme sont souvent deux visages d’une même difficulté à traiter l’émotion.
Pour que le dialogue redevienne possible, quelques principes simples aident les deux partenaires :
- Ne pas confondre silence et rejet : laisser du temps plutôt que d’exiger une réponse immédiate.
- Poser des questions concrètes plutôt que « qu’est-ce que tu ressens ? », par exemple « à quel moment de la journée t’es-tu senti tendu ? ».
- Valoriser chaque tentative d’expression, même maladroite, pour ne pas décourager l’effort.
- Accepter les langages non verbaux de l’affection : gestes, services rendus, présence.
Comment (ré)apprendre à mettre des mots sur ses émotions
Bonne nouvelle : l’alexithymie n’est pas une prison. Le vocabulaire émotionnel s’acquiert à tout âge, par un entraînement régulier et bienveillant. L’idée n’est pas de « forcer » les émotions, mais de recréer progressivement le pont entre les sensations du corps, les situations vécues et les mots qui les désignent. Beaucoup de personnes constatent qu’en nommant plus finement ce qu’elles éprouvent, elles se sentent moins débordées et moins sujettes aux réactions impulsives. Identifier une émotion, c’est déjà commencer à la réguler, car on cesse de la subir de manière confuse.
Plusieurs exercices simples peuvent être intégrés au quotidien, sans y consacrer un temps considérable. La régularité prime sur l’intensité : mieux vaut cinq minutes chaque jour qu’une longue séance occasionnelle. Le tableau suivant propose une petite « routine émotionnelle » progressive, à adapter à votre rythme et à vos préférences. L’objectif n’est pas la performance, mais la reconnexion patiente à un monde intérieur longtemps mis en sourdine.
| Exercice | En pratique | Fréquence conseillée |
|---|---|---|
| Le scan corporel | Repérer où se logent les tensions et se demander à quelle émotion elles pourraient correspondre | 1 fois par jour |
| Le journal des émotions | Noter en une phrase une situation et le mot d’émotion le plus proche | Chaque soir |
| La roue des émotions | S’aider d’une liste de mots pour affiner « ça va / ça va pas » en nuances | 2 à 3 fois par semaine |
| La verbalisation guidée | Partager à un proche de confiance une émotion de la journée | 2 fois par semaine |

Le conseil de la rédaction : Commencez petit et sans pression. Choisissez un seul exercice, par exemple noter chaque soir un mot d’émotion, et tenez-le deux semaines avant d’en ajouter un autre. Si les mots ne viennent pas, décrivez d’abord la sensation physique : « poids sur la poitrine », « nœud au ventre ». Le mot juste finira par apparaître. Et rappelez-vous qu’un accompagnement par un psychologue peut accélérer nettement ce cheminement.
Quand et pourquoi consulter un professionnel
L’alexithymie n’est pas classée comme un trouble mental à part entière, mais elle est fréquemment associée à d’autres difficultés : anxiété, dépression, troubles psychosomatiques, conduites addictives ou troubles du comportement alimentaire. Lorsqu’elle pèse sur la santé, sur la vie de couple ou sur l’estime de soi, consulter devient une démarche précieuse. Un professionnel pourra proposer une évaluation, souvent à l’aide de l’échelle de Toronto (TAS-20), puis un accompagnement adapté. Les thérapies qui travaillent la conscience émotionnelle, la régulation des affects et la relation à soi donnent des résultats encourageants, à condition de s’inscrire dans la durée.
Il n’est jamais « trop tard » ni « exagéré » de demander de l’aide sur ce terrain. Consulter ne signifie pas que l’on est « cassé », mais que l’on décide d’investir dans une compétence essentielle au bonheur : celle de se comprendre et de se faire comprendre. Rappelons toutefois que cet article a une vocation informative et ne se substitue pas à un avis médical ou psychologique personnalisé. Un professionnel de santé reste le seul à pouvoir poser un diagnostic et orienter vers la prise en charge la plus pertinente pour votre situation.
Alexithymie et empathie : un lien plus subtil qu’il n’y paraît
On imagine parfois que les personnes alexithymiques manquent d’empathie. La réalité est plus nuancée. Puisqu’elles ont du mal à identifier leurs propres émotions, elles peinent aussi à reconnaître finement celles des autres, notamment sur les visages ou dans les silences. Cette difficulté de décodage peut donner une impression de détachement. Pourtant, des travaux récents montrent que certaines personnes alexithymiques éprouvent au contraire une véritable détresse empathique : submergées par l’émotion d’autrui sans savoir la nommer, elles se protègent en se mettant à distance. Le retrait n’est donc pas toujours de la froideur, mais parfois un trop-plein mal géré.
Cette lecture invite à la prudence dans nos jugements. Avant de conclure qu’un proche « s’en fiche », il vaut la peine de se demander s’il ne se trouve pas simplement démuni face à des émotions qu’il perçoit sans pouvoir les traiter. Reconnaître cette complexité, c’est ouvrir la porte à plus de compassion, pour l’autre comme pour soi. C’est aussi rappeler que l’intelligence émotionnelle ne se résume pas à la sensibilité brute : elle suppose de savoir accueillir, trier et nommer ce qui nous traverse, une compétence qui se cultive tout au long de la vie.
Les idées reçues à déconstruire
Plusieurs malentendus entourent encore l’alexithymie et compliquent la vie de celles et ceux qui la vivent. Les déconstruire, c’est alléger une culpabilité souvent injustifiée et favoriser un regard plus juste, aussi bien de la part de l’entourage que de la personne concernée elle-même.
- « C’est un manque de volonté » : faux. La difficulté relève du « pouvoir » bien plus que du « vouloir ».
- « Les alexithymiques n’aiment pas » : faux. Ils aiment, mais expriment leur attachement autrement que par les mots.
- « Ça ne se soigne pas » : inexact. Le vocabulaire émotionnel s’apprend et se développe à tout âge.
- « Ça ne concerne que les hommes » : faux. Les femmes sont aussi concernées, même si la socialisation masculine accentue certains traits.
Foire aux questions sur l’alexithymie
L’alexithymie est-elle une maladie ?
Non. L’alexithymie est considérée comme un trait ou une caractéristique de fonctionnement émotionnel, et non comme une maladie à part entière. Elle peut toutefois accompagner ou favoriser d’autres difficultés psychologiques, ce qui justifie de s’en préoccuper lorsqu’elle nuit au quotidien.
Une personne alexithymique ne ressent-elle vraiment rien ?
Au contraire, elle ressent bel et bien des émotions, parfois de manière intense. Ce qui lui manque, c’est la capacité à les identifier clairement et à les mettre en mots. Le ressenti existe, mais il reste flou, souvent traduit par des sensations corporelles.
Peut-on guérir de l’alexithymie ?
On ne parle pas vraiment de guérison, mais d’un apprentissage possible. Avec un entraînement régulier et, si besoin, un accompagnement thérapeutique, il est tout à fait envisageable de développer son vocabulaire émotionnel et d’améliorer nettement sa qualité de vie et ses relations.
Comment aider un proche alexithymique ?
En évitant les reproches et les questions trop abstraites, en valorisant chaque effort d’expression, en acceptant ses langages d’affection et en lui laissant du temps. La patience et l’absence de jugement sont les meilleurs alliés d’un dialogue apaisé.
Le silence des émotions n’est pas une fatalité ni un défaut de cœur. C’est bien souvent une protection ancienne, apprise, que l’on peut assouplir avec de la patience et de la bienveillance envers soi-même. Reconnaître l’alexithymie, c’est déjà briser une part de ce silence — et ouvrir la voie à des liens plus vivants.

Rédactrice relation et mindset chez CreaSport, Camille s’intéresse aux liens humains et à l’état d’esprit comme piliers de l’équilibre personnel. Motivation, confiance en soi, relations aux autres : elle aborde ces sujets avec une approche humaine, accessible et bienveillante.

